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littérature anglaise - Page 79

  • Le rêve de Doris Lessing

    Pourquoi ce titre, The sweetest Dream ? Le plus doux des rêves, serait-ce le monde plus juste qu’imaginent dans les années soixante Frances et Johnny Lennox? Il croit au communisme, elle assure le quotidien. Heureusement la grande maison des Lennox, dans les beaux quartiers de Londres, offre assez de place pour accueillir non seulement leur famille – deux garçons, Andrew et Colin, - mais aussi leurs amis, les amis des amis, toute une bande d’adolescents qui adorent se retrouver autour de la grande table où Frances les nourrit généreusement.

    0c02dccf2dbe6284ebbff48834b78a47.jpgLe roman de Doris Lessing (Prix Nobel de Littérature 2007) fait la part belle à trois figures féminines remarquables, sur trois générations. Julia, la vieille Mrs Lennox aux manières parfaites, aux voilettes surannées, descend de son appartement en haut de la maison comme d’une autre planète. Frances, à l’étage en dessous, rêve de théâtre et n’en peut plus des discours du camarade Johnny. L’ennemi déclaré du capitalisme et le propagandiste de toutes les révolutions discourt, voyage, est reçu partout, mais n’a jamais d’argent et ne s’occupe pas des siens, qu’il abandonne bientôt. Divorce, puis remariage. Frances se retrouve avec tout son petit monde sur les bras. Adieu la vie de comédienne, ses articles bien payés constitueront leur principale ressource. Enfin, Sylvia, la fille de la nouvelle épouse de Johnny, arrivée sous le toit des Lennox dans un piteux état, y reprendra goût à la vie grâce à la tendresse de Julia.

    Une cohorte d’adolescents déboussolés accompagnent la jeunesse difficile des fils de Frances, déçus par leur père et souvent jaloux des attentions de leur mère pour autrui. La première partie du récit est centrée sur les allées et venues des uns et des autres, tout y passe: la drogue, les vols, les discussions politiques, le rejet de l’école, les amitiés, les amours, les repas agités, les soirées interminables, les dépressions, les disputes… Chacun se cherche cahin-caha.

    468a64572a7126de0b74ab02c4a4413c.jpgC’est autour de Sylvia que s’organise la deuxième partie. Changement de décor. Devenue médecin, la jeune femme se propose pour un hôpital de brousse en Afrique. La Zimlie est dirigée par un ami d’antan, acquis aux idées révolutionnaires. Mais la réalité, si loin des promesses, la bouleverse : pas de médicaments, pas de locaux médicaux dignes de ce nom, pas de moyens. Sylvia pare au plus pressé, s’épuise, cherche à faire réagir les responsables du pays ou des organismes internationaux.  Mais la corruption et l’inertie offrent encore de beaux jours à l’injustice.

    De l’ironie sceptique, le ton passe à la révolte, et le contraste est saisissant entre les petites misères des uns et la misère tout court des autres. L’auteur, qui a vécu longtemps en Rhodésie du Sud (actuel Zimbabwe), retrouve ici la force de Vaincue par la brousse et des Enfants de la violence. Le style n’est pas sa priorité. Son indignation est intacte. A travers une galerie de personnages formidablement campés, Doris Lessing veut avant tout nous faire voir le monde, tel qu’elle l’a vu et tel qu’il est.

  • Cher William Boyd

    “ Nous avons tous des secrets. Aussi proche ou intime qu’on soit, personne ne sait la moitié de la vérité à propos de qui que ce soit d’autre. ”  Cher William Boyd, comment faites-vous pour nous intriguer si puissamment que nous lirons La vie aux aguets dans l’urgence d’avancer, de découvrir, de connaître la vérité – ou cette part de la vérité que le roman nous livre ?

    Angleterre, 1976. Ruth, une mère célibataire, se rend par une chaude journée de juin chez sa mère, à Middle Ahston, où celle-ci vit dans un vieux cottage au milieu d’une “ jungle contrôlée ” - elle taille sa pelouse au sécateur, c’est tout dire. A la surprise de sa fille, Mrs Sally Gilmartin se déplace en fauteuil roulant, à la suite d’une chute, et n’est pas disposée à recevoir son petit-fils comme elle le fait d’ordinaire le samedi après-midi. En revanche, elle remet à sa fille un gros dossier intitulé L’histoire d’Eva Delectorskaya. Qui est-ce ? C’est elle.

    8f3b06e8c8a8defaca0b34d43a544caf.jpgNous voilà embarqués dans un double récit : en alternance avec la vie de Ruth, une trentaine d’années avant, celle de sa mère, dont l’origine russe lui a toujours été cachée, et pour cause. Eva avait perdu son frère à Paris en 1939 et quelques jours après l’enterrement, un certain Lucas Romer l’avait approchée pour lui apprendre que celui-ci travaillait en secret pour le gouvernement britannique. Il lui avait proposé de s’y engager à son tour. Un bon salaire, la nationalité anglaise, c’était le rêve de son père émigré, mais pour Eva ce serait une manière de venger son frère assassiné.

    Ruth mettra un certain temps à superposer à l’image de sa mère celle de cette jeune femme plongée dans des activités secrètes, initiée à l’espionnage, voyageant sous diverses identités pendant la deuxième guerre mondiale. Elle-même, en attendant de terminer sa thèse de doctorat, enseigne l’anglais à des étrangers qui ont besoin d’une formation rapide. Ce travail à domicile lui permet de bien s’occuper de son fils. Un ingénieur iranien lui fait la cour, un jeune Allemand s’installe provisoirement chez elle, l’oncle de son enfant.

    L’univers mystérieux et risqué d’Eva Delectorskaya constitue le cœur de ce roman. Les questions que se pose Ruth – pourquoi sa mère lui révèle-t-elle son passé maintenant ? pourquoi est-elle constamment aux aguets et se comporte-t-elle de plus en plus étrangement ? qu’attend-elle de sa fille ? – instillent l’inquiétude et titillent l’imagination.

    Pour le bonheur des lecteurs, l’action, chez Boyd, abonde en détails concrets : vêtements choisis pour sortir, boissons commandées au restaurant, corps qui se rapprochent, chambres d’hôtel, intérieurs anglais, scènes urbaines… J’ai particulièrement goûté ses paysages. “ Des nuages filaient à toute allure dans le ciel, et un vent fraîchissant fouettait les arbres au-delà du pré. Je voyais les branches des chênes et les hêtres centenaires  du bois de la Sorcière se soulever et ployer, j’entendais, se répercutant jusqu’à nous à travers l’herbe blonde et haute, soupirs et chuchotements, les craquements des feuilles jaunies, cependant que, frappées par des courants invisibles, les très lourdes branches remuaient précipitamment – les grands arbres étaient ballottés, agités, animés d’une sorte de vie par la puissance naturelle du vent. ”

    L’épigraphe de Proust nous avait annoncé tout cela, y compris la mélancolie des êtres humains quand ils prennent conscience de leur fragilité.